Andréine Bel
|
Il y a vingt ans, Itsuo Tsuda publia la lettre que je lui avais adressée suite à la naissance médicalement non assistée de notre fils ("Le triangle instable", Paris: Courrier du Livre, 1980, p.75-80. Voir <http://www.bioethics.ws/seitai/mail/o210979.htm>). D'autres témoignages de naissances comme celle de notre enfant parurent dans ses quatre derniers ouvrages. Lui qui n'avait jamais essayé de convaincre qui que ce soit d'accoucher de quelque façon que ce soit, se retrouva en quelques années entouré de "bébés Tsuda", ces bébés de la liberté d'accoucher en écoutant son corps. Après la naissance, ma mère fut pleine d'enthousiasme. Les membres de ma famille qui m'étaient favorables décidèrent que j'avais eu de la chance, puisque l'accouchement s'était bien passé. Quant à un membre de ma famille médecin, il me téléphona que j'étais une criminelle et que nos droits parentaux devraient nous être retirés. D'autres me dirent plus tard que nous ne sommes plus au Moyen-Âge et que je ferais bien de réviser mes idées rétrogrades. Quelques amis intrigués par notre histoire et concernés par l'accouchement nous demandèrent des détails et accouchèrent seuls, eux aussi, pour leur plus grand bonheur. Mais notre vécu de l'enfantement se limita pendant des années à ces rares échappées. Le sujet ne semblait intéresser personne. |
|
En mars 1997, lors du tournage d'un film dans un village reculé du Maharashtra en Inde, je fus sollicitée pour interviewer Dharubai, une sage-femme traditionnelle. Le déroulement de mon propre accouchement surgit intact en arrière-plan alors qu'elle relatait les mêmes faits et presque les mêmes gestes que ceux de Bernard, mon compagnon. Nous n'étions plus seuls. Dharubai conclut en disant que toutes les femmes de son village accouchaient comme cela, et celles des villages autour, puis celles de villes pour la plupart. J'appris que 70% des femmes en Inde accouchaient encore avec des sages-femmes traditionnelles, bien qu'il soit difficile de caractériser cette pratique sur la base d'un modèle uniforme.
Cette interview en entraîna beaucoup d'autres, avec des rencontres dont je témoigne dans l'étude "Three viewpoints on the praxis and concepts of midwifery: Indian dais, cosmopolitan obstetrics and Japanese seitai": <http://www.bioethics.ws/dais/daicomp.htm>.
De retour en France, en 1998, nous avons recherché sur Internet tout ce qui pouvait nous relier au monde de l'accouchement démédicalisé, repensé, redécouvert et éminemment subversif. Nous avons participé aux listes de discussion du birth movement anglosaxon. En février 2000 Bernard a créé la liste francophone, puis le portail "Naissance" <http://www.naissance.ws>. Une prise de conscience, une volonté d'information, un besoin d'échange de connaissances et d'éducation se dessine en France même.
Vingt ans après la naissance de notre fils, j'ai un regard plus vaste et plus critique qu'alors. Je sais aussi que la médicalisation de l'accouchement reste incontournable pour nombre de femmes, et qu'alors elle est une bonne chose. Ce témoignage ne prétend pas être un modèle, surtout pas. En matière de naissance, rien ne peut être généralisé. Ce qui convient à l'une ne convient pas à l'autre; et même pour une femme, ce qui convient un jour peut ne pas convenir un autre jour. De sorte qu'aucune imitation n'aurait de sens.
Ma recherche sur le mouvement contrôlé et le mouvement instinctif m'a conduite au fil des années de la pratique de la danse à celle du réajustement postural. Cette compréhension ne m'aurait certes pas aidée à mieux accoucher, mais elle me permet aujourd'hui d'en faire un récit détaillé avec, je l'espère, un peu de réflexion et de recul.
![]() |
C'est l'histoire d'une naissance sauvage, libre de toute violence extérieure. |
La plus grosse partie de mon travail de préparation a été de cultiver une forme particulière de vigilance pour ne pas donner prise aux propos négatifs et parfois violents que semble s'attirer toute femme enceinte: tu devrais avoir peur de ceci, tu ne sais pas combien cela peut être douloureux, j'ai tant enduré... et ainsi de suite. Aussi, nous avons gardé pour nous notre intention d'accoucher par nous-mêmes, le projet prenant forme de lui-même dans cet isolement.
La préparation pendant ma grossesse a été de me déconditionner des a priori, qu'ils viennent d'autrui ou de moi, des idées anciennes ou modernes: régimes alimentaires, exercices "préparatoires" à l'accouchement, etc. Si méthode il y eut, ce fut celle que me dictait mon organisme. La vie, la santé et la maladie m'avaient fait découvrir quelques ressources insoupçonnées de mon organisme. Mais ce sont les sept années de pratique du mouvement régénérateur qui m'ont permis d'explorer en toute liberté comment mon organisme fonctionnait dans ses efforts vers la santé: mouvements involontaires et incontrôlés, symptômes de maladies bénignes, actions instinctives de survie, etc. J'ai appris peu à peu à ne plus en avoir peur, comprenant dans mes tripes en quoi il était essentiel de faire confiance à ces manifestations et de les accompagner activement. (Voir "Qu'est-ce que le mouvement régénérateur?" <http://www.bioethics.ws/seitai/mouvt-fr.htm> et "La santé en question" <http://www.bioethics.ws/seitai/about-fr.htm>)
J'ai suivi une seule indication technique, celle d'un rebouteux que je connaissais bien puisque je lui dois d'être rebouteux moi-même. Il s'agit d'un mouvement qui correspond à un ressenti. Le massage doux d'un point du ventre, avec le bout des doigts, dans le sens des aiguilles d'une montre. Ce point se trouve du côté gauche, à la pointe d'un triangle équilatéral dont le deuxième sommet serait le nombril et le troisième l'os pubique. A partir du 7e mois, les quelques fois où j'éprouvais des tiraillements d'inconfort par manque de repos, j'ai massé ce point. Il se reconnaissait par une sorte d'aspiration et de creux sous les doigts. Je sentais immédiatement mon bébé se déplacer avec un grand plaisir et je savais que j'avais été trop loin dans la fatigue. Donc je me reposais plus. Par cet ajustement régulier et sensitif des derniers mois de ma grossesse, j'évitais probablement tout risque de mauvaise présentation de l'enfant à la naissance. Les accoucheuses du Bihar (Inde) m'ont montré le même point, et son symétrique par rapport au nombril, massé dans le sens inverse, pour inviter le foetus à se repositionner.
Mon corps, plus que mon esprit, possédait toutes les données me permettant d'enfanter: il connaissait mon histoire, celle de mes parents et de mes grand-parents, mon vécu entier, conscient et inconscient, volontaire et involontaire, et ma capacité relative d'adaptation. Enceinte, j'avais la sensation des choses qui se passaient en moi et cette sensation s'adaptait à chaque instant présent. Pour autant, nous ne nous fermions pas à la possibilité d'avoir recours à l'hôpital, si nous en sentions le besoin.
Un jour, nous sommes allés à Paris rendre visite à Tsuda. Nous voulions lui demander l'adresse de Fédérick Leboyer dont le premier livre publié en 1974, "Pour une naissance sans violence", était pour nous la seule référence à une vision de la naissance en accord avec ce que nous attendions. Le hasard fit bien les choses, car ce jour là, un dimanche matin, Leboyer rendait lui aussi visite à Tsuda. Nous nous sommes donc retrouvés, après le stage de mouvement régénérateur, autour d'un café-croissants. Je demandai à Leboyer quelle clinique il pouvait me conseiller. Il me répondit que la "méthode Leboyer", telle qu'on la pratiquait en France à cette époque, était un simulacre, et que dans la mesure où je me sentais en bonne santé et mon bébé aussi, je ferais aussi bien d'accoucher seule. Tsuda commenta: "Vous savez, au bout d'un certain temps le foetus devient un corps étranger pour sa mère. Elle ne peut donc faire autrement que l'expulser. L'accouchement, c'est aussi simple que d'aller à la selle..." Cette image horrifia Leboyer et mit fin à notre entretien. En sortant, il me supplia de ne pas prendre mon enfant pour du caca! Une fois seuls, Tsuda nous confia: "Le problème de Leboyer, c'est qu'il a idéalisé la naissance..." Il fait allusion à cet incident dans "Le Dialogue du silence" (Paris: Courrier du Livre, 1979, p.132) avec ce commentaire:
Quand on mange un aliment, qui nous fait envie, c'est un plaisir. Quand on mange par obligation, on n'éprouve pas le plaisir. Quand on vomit un aliment qui ne nous convient pas, c'est aussi un plaisir, à condition de ne pas y surajouter une imagination négative. Evacuer, par selle ou miction, quand le besoin se fait sentir, c'est un plaisir. Accoucher quand le moment arrive tout naturellement, c'est un plaisir.
Ce fut pour nous un grand enseignement, celui de ne pas se laisser emporter par l'imagination, qu'elle soit positive ou négative. Remplacer le discours habituel sur la souffrance et le danger de la naissance par une idée toute faite de beauté et d'harmonie, c'est aussi se déconnecter de ses sensations.
Tsuda avait vu juste. "Pour une naissance sans violence" est un récit magnifique centré sur l'accueil de l'enfant à sa naissance, ce qui apparaît comme tout à fait révolutionnaire pour cette époque. On s'attendait à une approche aussi éclairée et sensible de l'accouchement. Or, 22 ans plus tard, "Si l'enfantement m'était conté" (Paris: Seuil, 1996) est un plaidoyer magistral pour forceps réhabilités, épisiotomie latérale ni trop généreuse ni trop timide, césarienne comme moindre mal, etc. (Voir par exemple "Technique de l'épisiotomie")
Notre fils est donc né, en septembre 1979, dans la petite maison que nous habitions à Vasselay près de Bourges, avec seulement ses parents pour accompagner sa naissance et l'accueillir.
Ce bel après-midi d'automne, les vagues commencèrent à m'étreindre. Cela faisait neuf mois et neuf jours que tout s'était préparé pour ce moment. Depuis quelque temps, j'étais dans un état étrange de concentration, fait de quiétude et d'incapacité à penser à autre chose que de préparer un nid: mon zèle à faire le ménage m'étonnait grandement, la couture et le tricot faisaient mes délices...
Nous marchions, nous nous étendions, à l'écoute, sans impatience. Bernard suivait les vagues des contractions avec ses mains dans mon dos ou sur mes hanches. Il s'est laissé porter par la houle, flexible à chaque intonation de ce souffle qui nous submergeait. Je ne l'ai pas entendu penser ni vu projeter un regard extérieur. Sinon il n'aurait rien eu à faire avec moi.
Bernard a écrit récemment:
Le père peut être un soutien considérable s'il est capable, comme sa femme, de "lâcher prise" et de laisser naître ses sensations profondes. Il peut partager tout cela parce qu'entre lui et sa compagne il n'y a pas de barrière, notamment dans la dimension sexuelle qui est au centre de cet événement. Mais je comprends que certaines femmes, à certains moments, aient envie de le vivre seules.
Comme un vaillant soldat, notre bébé fit le premier pas en perçant la poche des eaux, du moins c'est l'impression que nous avons eue. Le rythme de l'onde suivit plusieurs marées, avec des plages de repos et de sommeil.
Plusieurs mois auparavant j'avais demandé à Itsuo Tsuda quelle était la meilleure position pour accoucher. Il m'avait répondu que chaque femme avait "sa" position. Un expert seitai peut dire en quelques minutes quelle position est propice à quelle femme. "Mais pour vous, vous n'avez qu'à prendre celle où vous éprouverez le plus de plaisir!" C'était la première fois que nous entendions le mot "plaisir" associé à l'accouchement.
Comme un arbre mû par la tempête, appuyée dos au mur couvert de coussins, mes pieds et mains étaient bien ancrés sur leurs appuis. Je réajustais au fur et à mesure cette position. Si je déviais de la position précise qui me convenait, une douleur insupportable et asphyxiante me submergeait. Par curiosité, je renouvelai deux fois l'expérience et mesurai ainsi la torture que les femmes sous contrôle doivent endurer. Je renonçai à un troisième essai. Laissant mon corps agir, c'est une force magnifique qui m'a étreinte, semblable à l'orgasme dans ce qu'elle avait de puissance et de bonheur indicible.
Le calme de la nuit s'était empli des milles bruits de la campagne, l'aube pointait et avec elle ma respiration a pris une forme étrange. Je peux dire que mon étonnement n'a connu aucune limite ce matin-là devant l'intelligence des respirations qui allaient chercher mon bébé au fond de mon ventre. Chacune le poussait vers le jour, chacune avec sa forme, son rythme et sa force, en accord parfait avec la position du bébé tout au long de ce voyage hors du temps. J'observais... et ne faisais que laisser faire, attentive seulement à être disponible à cette intelligence que je voyais à l'oeuvre en mon corps.
Aucune interférence n'est venue troubler cet état de grâce fait d'immédiateté.
La descente se fit en une lente spirale. La tête passa par cette couronne de feu qu'était devenue l'ouverture au monde. Les flammes me torturèrent en quelques étreintes insoutenables. Un bras éclaireur accompagna la tête presque aussitôt, puis le buste jaillit.

Le père a accueilli son fils. Des cris petits et courts, quelques gargouillis, puis un silence dont seule l'éternité peut donner une idée; en grenouille sur mon ventre, il tenait tout entier sous mes mains, seule sa respiration existait. Son visage paisible regardait la vie, s'étonnait sans l'être vraiment. Comme s'il avait deviné.
Le bruit de l'eau que son père transvasait dans la bassine, le bain "Leboyer" que nous avons essayé, tout cela fut inutile et probablement nous manquions d'expérience.
Séché, protégé par son vernix que nous avions veillé à ne pas enlever, notre bébé était encore relié à moi, trois quarts d'heure après sa naissance. Le sang du placenta, acheminé par le cordon, avait eu le temps d'assurer en douceur le passage de la respiration placentaire à la respiration pulmonaire en faisant bénéficier les poumons d'un surplus salutaire d'oxygène.
Le père avait coupé le cordon... pour que le monde puisse être exploré, vécu par cet enfant. Déjà, il était une personne qui allait à la découverte de la vie, et que nous aiderions, suivrions, aimerions jusqu'à la fin des temps.
De la ligature, Bernard pinça avec ses doigts le cordon et fit remonter le sang restant jusqu'à moi. L'insufflation capillaire ainsi provoquée dans le placenta aida probablement celui-ci à se décoller de lui-même en quelques minutes. Deux contractions utérines spontanées suffirent à l'expulser. Bernard observa le placenta et vérifia son intégrité. Il déclara qu'elle était parfaite.
Dans mon ventre, depuis le début, mon enfant m'avait prévenu de ses inconforts, et ils correspondaient aux miens. Il y eut d'abord les nausées. Je ne pus toucher ni au beau pain blanc grillé, ni aux gros fruits et légumes bien chimiques de Delhi. Je pris assez vite la décision de suspendre mes études de danse pour rejoindre son père. Les nausées disparurent.
Plus tard, ses mouvements qui faisaient ondoyer mon ventre furent autant de messages remarquables de lisibilité. Lors de notre visite à la clinique de Châteauroux, le docteur Ploquin insista pour que j'essaie la respiration de "l'accouchement sans douleur". Cinq minutes de ce régime se révélèrent un désastre contre lequel notre bébé, tout foetus qu'il était, lutta furieusement une demi-heure. Ce fut d'ailleurs notre seule et dernière tentative médicale.
Ce réfractaire aux "bonnes intentions" ne se laissait approcher que par ceux qui ne cherchaient pas à m'ausculter, ne serait-ce qu'en pensée. Il me prévenait à grands coups de jambes de la venue des importuns avant même que ceux-ci ne franchissent le seuil de la porte. Par contre, assister à un cours d'aïkido le ravissait, et les participants pouvaient voir de leur place les vagues qu'il faisait en les imitant. Il répondait à nos mains, à nos voix, au spectacle de la vie comme s'il voyait tout cela presque mieux que nous.
Tout juste venu au monde, il respirait paisiblement, avec ce teint de pêche propre aux v¦ux secrets. Ses doigts agrippaient notre index avec une force surprenante. A plat sur mon ventre, il redressait la tête avec une détermination qui nous faisait pouffer de rire. Ses jambes vigoureuses gigotaient hardiment.
Peut-être par imitation en voyant notre chatte nettoyer son chaton, j'ai léché ses yeux. La salive, le meilleur des antiseptiques, est rafraîchissante, et la langue est si douce...
La première journée s'est passée à dormir ensemble tous les trois. Nous nous regardions, comme tout amour qui se découvre. Je lui disais des mots doux, comme toutes les mamans du monde, et il écoutait. Il écoutait nos voix.
La nuit il prenait tout le lit, comme une montagne dans une petite plaine. Nous nous sentions tout petits et lui tellement grand! Nous écoutions nos respirations. Le beau berceau en bois et à bascule que nous lui avions fabriqué resta inoccupé la plupart du temps...
Si je lui donnais mon doigt, il le suçait. Mais il ne cherchait pas mon sein, et ne le prenait pas si je le lui donnais. Le vernix le nourrissait encore par la peau. Nous lui donnions de temps en temps un peu d'eau avec une ou deux gouttes de citron, ou avec un peu de sucre (rien avoir avec le biberon d'eau sucrée).
Ce n'est que le troisième jour qu'il fit le méconium noir que ses intestins avaient accumulé pendant ces mois de vie intra-utérine. Une fois les intestins propres, la fringale le prit, et il ne fut pas long à trouver ce qu'il lui fallait de colostrum, puis de lait. Il prit le sein quand et autant de fois qu'il le voulut. J'évitais le persil et la menthe. Son père me régala de bouillies de blé complet (présumé vierge de pesticides ou engrais chimiques), de soupes aux cinq parfums (anis, fenouil, cannelle, cumin, coriandre) et ni plus ni moins de toutes les choses qui me faisaient envie.
C'est aussi le troisième jour que nous avons appelé un médecin pour le certificat de bonne santé. Nous avions auparavant rencontré cet homéopathe, consulté de la France entière. Il s'est mis à tourner comme un fauve dans la minuscule chambre en s'exclamant: "Vous, alors, vous êtes gonflés! J'ai rêvé toute ma vie de faire ça pour mes enfants mais je n'ai jamais osé!" Il était tellement retourné qu'il a oublié de nous faire payer la visite.
|
|
Les relevaillesDe la position semi-assise que j'avais adoptée pour l'accouchement, je m'allongeai directement et restai couchée. Je donnai ainsi le sein, étendue sur le côté. Tsuda nous avait mis au courant du "travail" des hanches. Pendant les derniers mois de la grossesse et surtout à l'accouchement, les hanches "s'ouvrent" grâce à des hormones qui assouplissent les jointures des os du bassin. Après la naissance du bébé, les hanches se "referment". Si l'on mesure la température sous chaque aisselle après l'accouchement, on s'aperçoit que les deux températures sont égales, puis inégales, qu'elles reviennent au même niveau, puis que cette inégalité s'inverse, et qu'enfin les deux thermomètres s'accordent une troisième fois. C'est à ce moment précis que la mère sent le besoin impérieux de se lever. Les deux ailes iliaques sont revenues en place, l'une après l'autre, après avoir provoqué ces hausses de température du côté de leur mouvement respectif. Le fait de s'asseoir ou de se lever, ne serait-ce qu'un instant, fixe les hanches dans la position où elles se trouvent. Si elles n'ont pas eu le temps de reprendre leur position, le déséquilibre du bassin provoqué par une fermeture asymétrique des ailes iliaques peut être la cause, plus tard, de prises de poids accidentelles, de descentes d'organes ou d'un vieillissement précoce. |
Lorsque le lever s'effectue correctement, la femme rajeunit grâce à son accouchement. L'enfantement est un merveilleux moyen pour elle de se rééquilibrer. Tout son corps bénéficie d'une (r)évolution totale. Son système hormonal s'épanouit, l'équilibre du bassin se rétablit s'il était auparavant perturbé, la sensibilité et l'instinct sont décuplés.
Les femmes nomades ont besoin, paraît-il, de quelques minutes pour que leurs hanches se referment. J'ai attendu quatre jours... Le thermomètre n'a pas été nécessaire. Au moment voulu, le besoin de regagner la verticale était évident et compulsif. Cette expérience fondamentale est relatée en détail dans ma lettre à Tsuda, avec des mots que j'aurais du mal à rendre aussi vivants aujourd'hui.
Quant à l'enfant, il va passer par des étapes l'ouvrant chaque fois un peu plus vers l'extérieur, au fil des mois. Son monde est d'abord son père et sa mère, puis sa famille et ses amis, puis le monde extérieur.
En Inde rurale, la mère et l'enfant sont protégés du monde extérieur pendant trois semaines environ. Ils bénéficient d'un repos intégral et d'une nourriture adaptée. Les visites sont triées et écourtées pour qu'ils puissent vivre en toute quiétude ces jours privilégiés. Dans la mesure du possible, l'enfant ne sort pas de son cadre familial avant trois mois, et s'aventure loin de chez lui avec ses parents seulement après avoir eu six mois. J'ai perçu très nettement ces trois étapes chez mon enfant, bien avant de connaître les coutumes indiennes.

14 mois plus tard...
Induire des positions, inciter des respirations et diriger des poussées, c'est amener la femme à se regarder comme une machine vivante à laquelle elle doit fournir de l'énergie par le seul pouvoir de sa volonté.
L'énergie involontaire a une puissance décuplée qui fait souvent peur à l'observateur.
Deux corps en liberté, deux corps sauvages, à l'écoute d'eux-mêmes, la mère et son enfant. En symbiose, ils déclenchent l'accouchement. La mère connaît de l'intérieur et sans l'analyser la progression du bébé. Son corps en travail sait comment basculer ou mouvoir son bassin pour corriger ou compenser un engagement, une présentation ou un dégagement difficiles de l'enfant. Son organisme sait comment se concentrer et respirer pour aider le bébé dans ses efforts de progression. Il corrige sa position à chaque poussée pour satisfaire les besoins du bébé, au niveau de sa respiration et de ses mouvements. Le corps a en lui ses propres stimulants, émollients, antidouleurs, antibiotiques et anticorps. Il utilise ses propres clés et ressources pour se réguler.
Casey Mankela, sage-femme, directrice de l'école des sages-femmes traditionnelles de Michigan et éditeur de "The Calling", témoigne de son accouchement non assisté dans Midwifery Today (No 52, Winter 1999, p.24-26, voir traduction). Elle y décrit comment elle a puisé en elle ses ressources pour résoudre une dystocie des épaules et faire naître sa fille sans intervention extérieure. Elle ajoute (p.26):
De nombreuses fois on m'a demandé des comptes au sujet de cette naissance -- famille, amis, et même des sages-femmes. J'ai fini par me résigner à ne plus en parler parce que je percevais ces critiques comme une profanation. Mais aujourd'hui il est temps d'en parler, et cela vaut la peine qu'on en parle. Cette naissance est, et restera, un accomplissement de ma vie que je souhaite ne jamais oublier. Je recommencerais si l'occasion se présentait. Cette expérience a fait de moi une meilleure mère, une meilleure sage-femme et une meilleure femme.
Un corps sain dont l'intimité physique et mentale est préservée a une capacité hors du commun pour se sortir des mauvais pas. Mais pour cela, il faut qu'il puisse bouger, se contracter et se décontracter, se fatiguer et se défatiguer, dormir, travailler son plein et accoucher sans être distrait ni perturbé. Ce savoir du corps n'est pas le fruit d'une étude. Je dirais même qu'il ne peut agir que si on laisse l'étude au vestiaire. Si l'on se rend disponible. Si l'on se rend.
Tout est question de sensibilisation.
Si je suis tendue et que je m'en préoccupe comme d'un élément négatif, je me focalise sur la tension. Je vais prendre des cours de yoga ou de relaxation profonde pour dissoudre la tension, et j'y parviendrai dans une certaine mesure, au moins superficiellement. Avec pour résultat que ce qui m'a tendue est passé sous silence, et que j'ai réussi à faire gober à mon organisme ce qui ne lui convenait pas. Je me suis insensibilisée à cette chose qui me tendait.
Tous les jours je vois des personnes qui ont passé une partie de leur vie à essayer de passer sous silence la cause de leurs tensions, en la masquant par des pratiques de relaxation volontaire ou en faisant appel à des thérapies manuelles: ostéopathie, massage, magnétisme... Elles se posent soudain la question: "Où en est ma sensibilité, où en est ma vie?" Ce jour-là, un premier pas est franchi.
Je repars donc d'où je suis. Je suis tendue. Cette tension m'incommode. J'en cherche la cause. En portant mon attention sur la cause, j'ai au moins une chance de résoudre la plus grosse partie du problème. En laissant agir la tension en moi, elle va pousser mon organisme à trouver une solution, intérieure ou extérieure, et à agir. De plus, à l'avenir, mon être s'est sensibilisé à une chose qui ne lui convenait pas. Il évitera ainsi de reproduire des comportements qui lui sont nocifs.
Si je suis tendue pendant l'accouchement, parce que déjà pendant la grossesse..., parce que mon mari..., parce que la vie... mon accouchement a toutes les chances d'être plus long, plus difficile, mais ce n'est pas une défaillance de l'organisme qui s'exprime ainsi. C'est au contraire sa capacité à "faire avec" la tension, le mari, la vie.
L'écoute de cette tension va donner des réponses. Peut-être demander la présence dans la chambre d'accouchement de untel, la sortie de tel autre, peut-être pardonner, à soi, à l'autre. Le corps se soulève ou s'affaisse, tourne ou se tord, bascule, crie, se déchaîne enfin. Défait ses chaînes. Et l'enfant sort comme la rose du matin, comme si tout cela n'avait été qu'un mirage, la douleur, l'angoisse. Il y a ce silence, cette éternité, cette plénitude sans nom.
Il y a la vie. L'enfantement fait partie de la vie. La ressensibilisation de l'organisme devrait se faire bien avant l'accouchement et avant même d'être enceinte. L'enfantement est une révolution de l'organisme, au même titre que l'adolescence, la ménopause, l'approche de la mort, la maladie, qui sont autant d'occasions pour chacun de se réapproprier ses sensations et de laisser se faire les réajustements spontanés que ces événements occasionnent en nous.
Une femme enceinte n'est pas une femme en général, ni une femme ordinaire, aujourd'hui comme hier. C'est une femme qui a un pouvoir, un pouvoir qui a fait peur de tout temps et que de tout temps "on" a essayé de contrôler. "On": des matrones, des sages-femmes, des docteurs, de l'Antiquité, du Moyen-Âge, de la Renaissance, de la révolution industrielle, de la modernité... Autrefois, on montait sur le ventre des femmes, aujourd'hui en France on monte encore sur le ventre des femmes -- je l'ai vu faire. Autrefois, on n'avait pas les moyens d'aujourd'hui; les aurait-on eus qu'on les aurait utilisés.
Accoucher est un acte involontaire et autonome dans tous les "cas physiologiques" qui sont une majorité. La mère, si elle le sent, peut accompagner la naissance de son enfant, le recevoir dans ses mains, couper le cordon, ou même laisser le bébé attaché au placenta jusqu'à ce que le cordon se dessèche de lui-même, comme pour la "Naissance lotus". Une femme enceinte, avec toute sa fragilité, manie la sensibilité, l'intuition et la prémonition comme des outils fiables de connaissance et de survie. Elle est en état de "création". Elle accouche d'elle-même, de son bébé, du monde. Pourvu qu'on lui en laisse la liberté. Pourvu qu'elle puisse courir avec les loups...
|
|
|
|
Il y a quarante huit ans, ma mère et moi voulions accoucher et naître un dimanche, hors de l'agitation quotidienne de l'hôpital. Le docteur voulait son week-end. Il imposa le déclenchement un vendredi matin, disant que cela ne changerait rien. Ma mère souffrit comme une damnée, comme toutes les mères déclenchées (sans péridurale, en ce temps là), mais elle me répétait que cela n'avait aucune importance puisque la vie avait été plus forte que l'inconscience d'un médecin.
Mais il eut le dernier mot, car il lui interdit de m'allaiter, prétextant que son lait était empoisonné par les perfusions. Il banda ses seins gonflés et fit tarir son lait à coups de purgatifs. De ce jour, elle eut une haine tenace pour la violence médicale, qui s'ajouta à son aversion innée pour tout abus de pouvoir de quelque ordre qu'il soit.
Vingt sept ans après avoir mûri l'événement, j'accouchai de mon fils dans les conditions relatées ici. La souffrance de ma mère et la mienne formèrent le terreau d'où je gagnai mon indépendance qui s'inscrit aujourd'hui comme un devoir de désobéissance civile.
Dans le monde entier, l'accouchement spontané est devenu marginal, blessé, renié. Avec lui les femmes ont tout perdu, même le droit de se donner le droit, même l'envie de se donner le droit. Le droit à l'accouchement sans perfusion, sans ciseaux, sans technologie, libre de toutes entraves, qui redonne à la femme et à l'homme leurs voix et à la naissance son potentiel. Telle est la revendication majeure dont le 21e siècle pourrait bien accoucher.
Venelles, le 3 avril 2000
Date: Sun, 9 Apr 2000
Robert Wolff <ketua@hialoha.net>
J'ai envoyé une lettre à un ami très cher, presque de mon âge, qui est en train de mourir d'emphysème. Dans ma lettre j'ai décrit mon état actuel, quelques jours/semaines après une série de petites attaques. Je peux dire que quelque chose s'est passé dans mon cerveau, mais je ne suis pas du tout sûr de quoi. Ma conscience reste la même, et pourtant... Ce qui est le plus intriguant c'est que deux semaines se sont effacées de ma mémoire?
Et par retour de courrier j'ai reçu votre longue lettre en français. Elle m'a délivré d'un doute: je n'ai aucune difficulté à lire le français! Donc mon cerveau doit encore fonctionner comme autrefois. Ou bien pas comme autrefois, mais suffisamment bien.
Le mot que j'aime le plus en français est "sauvage".
Quand ma chère belle-fille est allée visiter sa soeur à Paris l'an dernier, son beau-frère n'avait qu'un mot pour elle! Ma soeur "sauvage" -- il voulait dire pas cultivée, pas française. Ça lui a donné un complexe d'inferiorité. Je lui ai dit que c'était un honneur d'être 'sauvage', que ça voulait dire ne pas être en plastique, artificielle. Je chéris le sauvage dans ma maison. C'est la saison des orchidées qui fleurissent en pleine splendeur en ce moment.
J'aime le mot "sauvage"!
Sa propre expérience avec la naissance américaine a été assez traumatique. Ils lui ont donné l'impression qu'elle faisait quelque chose de travers, de sorte qu'ils ont dû lui faire une césarienne. J'ai parlé à l'une des infirmières qui m'a dit que n'importe quelle sage-femme aurait été capable de faire tourner le foetus de côté pour faciliter une naissance naturelle. Quelques semaines plus tard, quand le groupe de mères qui avaient donné naissance à peu près à la même date se sont réunies pour faire une fête, elle était gênée d'y assister, pensant être la seule à avoir causé des difficultés -- mais, au contraire, elle s'est aperçue que TOUTES avaient eu un accouchement par césarienne!
(De Robert Wolff, lire "What it is to be human" et autres essais: <http://www.wildwolff.com>)
Les informations contenues dans cet article ne se substituent pas aux recommandations des professionnels de la santé. Les auteurs s'intéressent uniquement aux dimensions éthique et sociale de l'accompagnement de la naissance. On peut trouver une discussion détaillée et bien documentée des pratiques obstétricales dans les ouvrages d'Henci Goer, notamment Obstetric Myths Versus Research Realities -- A Guide to the Medical Literature, London: Bergin & Garvey, 1995. [ Achat en ligne]
Photos © Bernard Bel