Le Triangle Civilisé

Itsuo Tsuda

A propos de l'auteur

Extrait de (Itsuo Tsuda)Le Triangle Instable, Paris: Courrier du Livre, 1980:117-123.
(Achat en ligne)

En 1949, Kravchenko, un transfuge soviétique, a déclaré devant le public occidental qu'il y avait des camps de concentration dans son pays d'origine, connus sous le nom de « goulag ». Il a été traité de gros menteur, d'imposteur, d'escroc, etc.

En 1975, Soljenitsyne a dit la même chose. Il a été applaudi et a reçu le prix Nobel.

Le contenu du message n'a pas changé. Ce qui a changé, en une génération de temps, c'est la croyance, une certaine prédisposition à accepter une proposition nouvelle. Il a fallu beaucoup plus de temps à Galilée pour que son idée de rotation terrestre soit acceptée.

Pour le moment, je suis comme un Kravchenko. La différence, dans mon cas, c'est que je ne prends pas une position tranchante à l'occidentale : le goulag existe ou n'existe pas ; Dieu existe ou n'existe pas ; le ki existe ou n'existe pas.

Mes écrits ne soulèvent pas de polémique parce qu'on ne les comprend pas ; ou on les comprend trop vite pour bien comprendre.

Aussi les pratiquants du mouvement sont considérés par les gens comme des farfelus, des bizarres, comme une nouvelle secte, une bande d'originaux, parce qu'ils ne font pas comme « tout le monde ».

Moi en tête, je ne fais pas comme « tout le monde ». Les soins, les hôpitaux, la médicalisation, ce sont des choses complètement étrangères à moi. J'accepte cependant de payer les cotisations S. S. (Sécurité sociale, ou sécu, mais pas SOS) si c'est obligatoire. J'ai écrit une lettre pour avoir une réponse officielle : obligatoire ou non, car l'opinion se partage là-dessus. Jamais de réponse, jusqu'à présent. Je continue à payer pour qu'on me fiche la paix.

Donc, pendant que tout le flot de l'humanité s'achemine vers l'ouest, je fais mon petit bonhomme de chemin vers l'est. Je vois qu'il y a des gens qui me suivent. Ils sont libres de le faire.

Je n'essaye pas de convaincre les gens de changer de direction s'ils veulent aller à l'ouest. Moi, je n'aime pas la bousculade, ni pour moi ni pour les autres. Laissons travailler le temps.

Afin de clarifier la position du Seitai par rapport à l'ensemble des idées courantes, je vais tenter de retracer sommairement l'évolution qu'a subi la pensée au cours des siècles sur la question préoccupante de la santé.

Le XIXè siècle fut un siècle d'optimisme scientifique. L'homme était enfin arrivé à maîtriser la matière. On avait l'espoir dans le progrès sans limite. Le culte de l'intelligence triomphait.

L'ère industrielle a urbanisé la population. Au lieu des paysans dont le travail dépendait des conditions atmosphériques incertaines, on avait de plus en plus affaire à des gens qui étaient rémunérés pour la durée de travail, qu'il fasse beau ou mauvais. Pour maintenir la rentabilité industrielle, la gestion de la santé des travailleurs s'imposait. Secondée par le développement de la science expérimentale, la médecine clinique a trouvé la solution efficace : la neutralisation du symptôme.

L'hygiène, en rendant la vie plus propre et plus agréable, a implanté l'idée de la guerre contre les microbes.

La connaissance de l'homme en tant que substance anatomique et chimique, a conduit à l'invention de divers moyens de suppléance aux fonctions vitales.

Cette sorte de situation a duré jusque vers 1960, où la médecine traversa une période de crise, due à l'apparition des maladies de « civilisation » qui met en échec l'application des anciennes formules.

D'autre part, la gestion de la santé est devenue trop coûteuse, à cause de la spécialisation excessive de la médicalisation et du recours aux moyens de plus en plus compliqués, pour pouvoir s'accommoder avec la rentabilité industrielle.

Des recherches théoriques et expérimentales continuent parce qu'il y a tout un personnel payé pour le faire, et on imagine la possibilité de fabriquer des humanoïdes, races spécialisées selon la destination exigée par l'industrie, au moyen du procédé d'hybridation de singes et d'hommes.

La greffe des organes, et notamment celle des organes artificiels, nous aiguille vers la confection des hommes entièrement artificiels, des robots.

Une autre branche de la science, celle de la génétique, fonde son espoir dans les informations contenues dans les cellules, et essaye de produire des individus identiques à l'original, en tant d'exemplaires nécessaires, selon le procédé dit de clonage, comme on imprime un texte en nombre d'exemplaires voulus.

Humanoïdes, robots, individus identiques multipliés, ce sont des solutions vers lesquelles les efforts sont orientés, en partant des éléments de base de chacun des domaines respectifs de la spécialisation.

Où est le vrai homme ? Où sera-t-il demain ? L'homme sera-t-il simplement un produit industriel, une marchandise ? Ainsi, au siècle finissant, l'homme se trouve maîtrisé par la matière, y compris la matière invisible : l'information.

En attendant, l'homme, en sentant la perte de son identité, se d'ébat aveuglément en cherchant à se soutenir avec des béquilles de plus en plus compliquées. De nouvelles maladies, des délinquances, des crimes sans motif compréhensible, des paradis immédiats au moyen de la drogue, des problèmes se multiplient sans qu'il soit possible de les contrôler.

Le triangle civilisé est un triangle inversé, c'est un état d'équilibre précaire où une charge excessive se repose sur une pointe instable.

L'homme naturel, d'après le Seitai, est un triangle reposant sur une base avec un sommet en haut. Il est donc stable sans être rigide, et récupère très vite son équilibre biologique.

Comment peut-on représenter l'homme sous forme d'un triangle ? Est-ce simplement une image symbolique ?

Ce triangle humain correspond, dans le Seitai, à quelque chose de très concret : les 1er, 2ème et 3ème points du ventre.

L'homme, selon le Seitai, est totalement différent de l'homme théorique tel que le suggèrent les sciences occidentales : une substance physico-chimique douée d'une intelligence ; un corps anatomique avec des pièces interchangeables ; un animal génétique supérieur.

Selon le Seitai, l'homme est un tout, vivant et agissant d'une certaine manière. C'est un domaine qui est réservé, en Occident, plutôt à la littérature ou au journalisme. En principe, l'homme doit être immobile comme un cadavre, pour se prêter aux recherches analytiques.

Que peut-on faire avec l'homme qui bouge et change tout le temps ? C'est-à-dire l'homme tel qu'il est avant qu'il se soumette aux exigences des prémisses qui sous-tendent une discipline académique ?

Dans le Seitai, l'homme est considéré, non dans sa constitution physico-chimique, anatomique ou génétique, mais dans son mouvement et sa sensibilité, inconscients et involontaires. Ce sont donc des aspects fugitifs, infiniment variés, qui échappent à toute tentative ordinaire de description, de classification.

En dépit de ces multiplicités insaisissables, il y a un fond qui est très simple dont découle tout le reste : l'état du ventre, le hara.

L'état du ventre, chez un homme naturel dont le terrain est normal, se présente de la manière suivante : le 1er point, négatif, le 2ème point, neutre, et le 3ème point, positif.

Le 1er point correspond, grosso modo, à ce qu'on appelle d'ordinaire le plexus solaire, dans le creux de l'estomac. Ce point, dans un corps naturel, est négatif, c'est-à-dire qu'il n'oppose pas de résistance lorsqu'on y exerce une pression. Chez les gens émotifs, ce point se trouve durci, avec des mécontentements qui couvent à l'intérieur, prêts à exploser à l'occasion venue. ils ont une vision très déformée de la réalité, à cause de ce durcissement. La jalousie, par exemple.

C'est afin d'assouplir ce point que nous commençons toute séance de mouvement, en faisant l'expiration au plexus solaire.

Le 2ème point se trouve juste au milieu entre le 1er point et le nombril. Lorsque ce point est positif, c'est-à-dire trop fort, il y a perturbation dans le fonctionnement du ventre. L'individu se trouve mal en point pour pouvoir faire quelque chose. J'ai vu une femme chez qui ce point était très fort, avec une pulsation très marquée à ce point. Je lui demandai ce qui lui était arrivé. Elle était allée chez le dentiste pour se faire arracher une dent. L'anesthésie n'a pas marché et le dentiste n'a pu arracher la dent. Depuis elle se sentait un peu paralysée dans le bas-ventre, sous l'effet de la piqûre. Elle est obligée d'y renoncer, au moins pour un bout de temps.

Le 3ème point se trouve trois doigts plus bas que le nombril. Ce point, dans un corps normal, doit être positif, c'est-à-dire qu'il rebondit lorsqu'on y exerce une pression. Ce point est connu sous d'autres noms, comme « tanden », « rizière de cinabre », ou « kitai », océan du ki. Moi, je l'explique souvent comme une sorte de réservoir dont la capacité est illimitée.

Anatomiquement, il n'a rien de particulier. C'est un point quelconque du ventre. Mais quand il s'agit d'un individu humain vivant, dans son comportement inconscient, l'état de ce point change du tout au tout.

Quand il est négatif comme un ballon crevé, on est ligoté par toutes sortes de peurs, on n'ose pas faire les choses les plus simples du monde, et le moindre bobo peut nous précipiter dans des complications invraisemblables.

Lorsque ce point est positif, on se récupère très vite de toutes les anomalies, maladies ou accidents, on surmonte facilement les difficultés qui se dressent devant nous pour arriver à faire quelque chose.

Le mot « dégonflé » s'applique très bien à l'état négatif du 3ème point. Cependant, le mot « gonflé » n'indique pas son état positif. Quand le point n'est pas positif, on affiche un air arrogant pour camoufler la lâcheté, pour simuler le courage. Un petit rien suffit pour effondrer une fausse puissance.

L'état positif est un état naturel. On ne peut pas le réaliser avec des moyens artificiels, avec des efforts volontaires ou à l'aide des médicaments.

J'ai vu un homme dont le ventre était comme un réseau de cordes musculaires. je lui ai demandé ce qu'il avait fait pour avoir un ventre dans cet état. « Des abdominaux », répondit-il. Malgré ses efforts, son 3ème point restait négatif, c'est-à-dire impuissant.

Ceci pose pas mal de problèmes pour les Occidentaux chez qui tout est misé sur la volonté, sur l'action vouée à une finalité préétablie. Que peut-on faire d'une chose sur laquelle on ne peut pas agir avec la volonté ? Même pour dormir, on a recours à la volonté : prendre des pilules. Il y a des inconvénients : la dose augmente et il peut y avoir des enfants thalidomides et autres mésaventures.

Pour moi, la question est simple. je dors si j'ai sommeil. Je ne dors pas si je n'ai pas sommeil. Je mange si j'en ai envie. Sinon, je ne mange pas.

L'an dernier, pendant l'absence de ma femme, j'ai cessé de manger pendant quinze jours. Cette année, pendant dix jours, cette fois, avec la présence de ma femme. Elle me dit : « Tu ne manges pas ? » « Non. » C'est tout.

Quand j'ai raconté cela à une dame, elle m'a dit, d'un air consterné : « Mais comment faites-vous ? »

Comment ai-je fait pour ne pas manger ? Rien d'aussi simple : pas de marché, pas de vaisselle, pas de souci. J'ai été étonné d'entendre une telle question. Faut-il invoquer l'autorité d'un chef religieux pour m'y contraindre ?

Un autre de me raconter :

« C'est très dangereux de jeûner sans la surveillance médicale, parce que la paroi intestinale absorbe des déchets alimentaires qui deviennent toxiques. On peut en mourir. »

Eh bien, merci. Je ne suis pas encore mort.

Quelles complications ils inventent, ces civilisés ! Ne pas manger coûte plus cher que dîner dans le restaurant le plus mondain, parce qu'il faut s'inscrire à un institut du jeûne dans une grande ville étrangère, prendre l'avion, et se soumettre à une discipline et un rituel, sous surveillance.

J'ai l'impression qu'ils sont en train de transformer le monde libre en un vaste camp de concentration.

Dans un café où j'étais en train de prendre une tasse de café, une femme m'a demandé :

- Mon fils a ceci ou cela (noms de maladies, je suppose). Que faut-il faire ?

- Rien.

- Oui, mais sans soins, il va mourir.

- Consultez le médecin.

- Non. Pas le médecin. Parce que...

Voilà un autre paquet de contradictions. Je l'ai laissée tomber. C'était à elle de prendre une décision.

Trois jours après, je l'ai revue.

- Et alors, il est mort, votre fils ?

- Non, il n'est pas mort...

Puis, elle marmonna quelque chose dans ses lèvres que je n'ai pas saisi. Elle s'attendait peut-être à ce que quelqu'un lui dise quelque chose de gentil.


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